Paris SGEL / OM de Marseille (4-0) – La Porte de Saint-Cloud Académie ne fait pas grève

« Papy ! Papy ! C’est quand que le train il repart ? »

Georges gardait les yeux fixés dans le vide, faisant mine de ne pas entendre.

« Papy, j’peux avoir ton aïe-phone pour jouer ? T’as quoi comme jeux sur ton aïe-phone ? »

Georges farfouilla dans la poche de sa veste et en sortit son téléphone sans fil, le jetant nonchalamment sur la tablette de son petit-fils.

« Mais papy, c’est pas un aïe-phone ça ! L’écran il est trop petit, les grosses touches elles prennent toute la place ! On peut pas jouer ! Pourquoi t’as pas d’aïe-phone alors que t’es vieux ? C’est riche les vieux normalement ! »

Georges se redressa dans son fauteuil en grommelant. Il prit ses culs de bouteille sur sa tablette, les porta sur son nez, puis se saisit du téléphone incriminé dans les mains du petit con prépubère. Optant pour sa meilleure imitation de personne âgée, il cala le petit boîtier dans sa main droite, et appuya sur les touches de son index gauche, s’interrompant à chaque fois pour éloigner le téléphone et plisser les yeux sur l’écran minuscule.

Après une éternité passée à naviguer dans les menus à grands renforts de « bip » de touches insupportables (qui faisaient à tous les coups hérisser les poils de son voisin de DROITE), il finit par tendre le téléphone au marmot :

« Tiens, le voilà ton jeu : tu vois, il y a un serpent, et il faut lui faire manger les points noirs, là, mais il ne faut pas qu’il mange sa queue. Marrant, non ? Allez, essaie de battre le score de papy pendant que je lis le journal. »

Le gamin se mit à pianoter sur les touches en rouspétant, tandis que Georges ouvrait L’Huma Dimanche, prenant un malin plaisir à lécher ostensiblement son pouce pour tourner les pages comme un vieux, tout en se délectant des tics nerveux que cette manie provoquait chez son voisin, occupé à regarder un interminable débat foot de Cé-niouze sur sa tablette connectée.

Son petit-fils finit par lâcher le téléphone sur la tablette pour mieux bouder en tapant du pied sur le siège de devant. Il colla sa petite tête blonde contre la vitre. Au-dehors, il faisait déjà nuit noire. Sans se retourner, il recommença avec ses questions con.

« Dis papy, c’est quoi la grève ? »

« La grève, c’est quand les classes laborieuses arrêtent de travailler pour reprendre le contrôle des moyens de production et négocier de meilleures conditions de travail en établissant un rapport de forces avec la bourgeoisie rentière. »

« Mais c’est quoi les moyens de production ? »

« Et bien, dans le cas des ouvriers, c’est une usine, et tout ce qu’il y a dedans pour fabriquer des trucs. Dans le cas des cheminots, c’est un train. C’est pour ça que le train ne bouge plus. Les cheminots ont arrêté de travailler pour faire la grève. »

Le gamin se retourna, à genoux sur son siège, et s’appuya sur son épaule pour venir lui tapoter le crâne chauve.

« Ça veut dire que nous aussi on est des moyens de production ? »

« Haha ! Oui, si tu veux, oui. »

« Et toi tu fais la grève papy ? »

« Héhé, je la faisais avant, mais maintenant je ne travaille plus. »

« Ça veut dire que tu fais la grève tout le temps maintenant alors ? Et mon papa, pourquoi il fait pas la grève alors ? »

« Ça, faudra lui demander, à ce phallocrate de droite », grommela Georges.

« C’est quoi phallocrate papy ? »

« C’est quand on aime sa bite et qu’on s’en sert pour dominer le monde, et apparemment aussi pour poser des questions à la con. Bon, maintenant ça suffit, hein, on laisse papy lire son journal tranquillement, d’accord ? » répondit Georges en levant les yeux d’un article sur François Ruffin pour mieux épier le décolleté plongeant de la jeune maman particulièrement pneumatique, deux rangées devant.

« WOOOW PAPY LE MONSIEUR IL REGARDE LE FOOOUUUTE ! MOI AUSSI J’VEUX VOIR LE FOOOUUUTE ! »

Le gamin s’était presque écroulé sur lui, tête la première, en voulant se pencher pour mieux voir la tablette connectée du voisin. Georges, exaspéré, le prit par la taille et le balança dans le couloir central du wagon, histoire de s’en débarrasser une bonne fois.

« Bon, et bien regarde ton foute et arrête de faire chier papy ! »

Le gamin, d’abord craintif, finit par s’agripper sans gêne à l’accoudoir du voisin qui n’avait rien demandé, et qui se trouvait maintenant bien obligé de partager sa tablette avec l’envahissant marmot.

« Hé papy, c’est Péhessegé-Ohème ! C’est le classiqueau ! »

« Classicon, plutôt, ouais », marmonna Georges en posant un œil éteint sur le petit écran inondé de vert gazon. Paris SGEL venait de trouver l’Angelito en deux passes sur la côté droit, l’Angelot avait enrhumé le Nippon ni mauvais d’en face, et avait déposé le ballon sur la tête de ce con d’Icare, qui avait aligné le goal en deux fois, 1-0.

« Wooow, papy, comment ils sont trop forts Pariiiis ! Et comment ils sont trop nuls l’Ohèèème ! »

« Et ben, en voilà une belle analyse tactique, tiens, je me la garde pour ma prochaine académie, celle-là ! » dit-il sarcastiquement, avant de discrètement prendre note sur un coin de son journal.

Le mâche sur la tablette semblait suivre son cours normal, à savoir une branlée à sens unique sans aucune once de suspense. Une charge de CRS dans un rassemblement non-violent d’Extinction-Rebellion, donc. L’Ange de Marie se permet même de rater des occasions en or, sans même avoir besoin de l’aide du goaliste adverse qui se charge de détourner courageusement les autres tentatives pour essayer d’écourter au maximum le temps que ses coéquipiers mettront pour réussir à se rasseoir sans douleur.

« Wow papy, trop biiieeen le doubléééé d’Iquardiiiii ! » hurla le gamin dans l’oreille de Georges, qui n’avait pas vu la subtile louche de Verrattits pour la tête de l’Argentin, trop occupé qu’il était à reluquer la jolie maman en train de se pencher droit devant lui pour ramasser la tétine de sa marmaille, 2-0.

« Héhé, oui, un bien beau doublé, en effet, héhé… » grinça-t-il.

Un œil sur L’Huma, l’autre sur les tétés, le troisième sur le mâche, Georges vit Verrattits, encore lui, sans pression quelle qu’elle soit, ouvrir tranquillement sur l’Angelito à droite, lequel remisa en bout de course à Mbappette qui ne faisait que passer au second poteau, 3-0.

« QUILIIIAAAANNE ! HEMEBAPPPPPERRR ! » hurla son petit-fils en caracolant dans le couloir. Exaspéré, Georges finit par se lever pour aller attraper ce petit con par le col et le traîner jusqu’à sa place, non sans avoir offert au passage son sourire le plus carnassier et plombé à la jeune maman en train de calmer son enfant terrorisé par les cris.

« Ah mais dis donc, Kylian c’est p’t’être un petit con prodigieux, mais toi alors, t’es bien un prodigieux petit con ! » clama-t-il en lui administrant une bonne fessée devant le wagon médusé. « Allez, c’est fini le foute, puni ! » ajouta-t-il en le balançant sur son siège, en pleurs.

Quelques minutes plus tard, à force de sentir le gamin plier le cou en quatre pour voir la suite du match, Georges le remit à côté du voisin, en lui intimant l’ordre de ne plus dire un mot.

Et peu avant la mi-temps, Georges plaqua sa main juste à temps sur la bouche de l’enfant terrible pour l’empêcher de hurler à nouveau en voyant Mbappette planter une nouvelle fois en contre, 4-0.

La mi-temps permit à Georges de remettre les choses au clair avec les fesses du gamin turbulent, puis il lui donna deux feuilles de son agenda et un vieux crayon mal taillé pour dessiner. Lui-même jeta hâtivement un œil à la seconde période, mais dans le seul but de s’endormir un bon coup, ce qui ne loupa pas. Il s’enfonçait bientôt dans un sommeil profond.

***

« Bonjour, camarade », dit la jeune maman en remontant sensuellement les rangées jusqu’à lui, les mains caressant son imposante poitrine. « Tu aimes les gros ballons, toi, non ? » ajouta-t-elle en lui présentant son appétissant décolleté, l’entrouvrant légèrement des doigts pour laisser dépasser un bout de son soutien-gorge noir.

Georges tendit les bras pour peloter les grosses gougouttes, mais sous ses doigts ceux-ci se déformèrent avec un long bruit de ballon qui se dégonfle, ses mains semblèrent s’enfoncer comme dans des sables mouvants. Horrifié, il releva la tête, mais ce n’était plus le visage de la jeune maman avenante, c’était celui de Laurent Blanc, avec une touillette dans chaque narine. Ouvrant complétement son haut, il lui fit voir que ses mains étaient en train d’être avalées par les visages de Lucas Digne et Jérémy Ménez. L’atroce Blanc ouvrit alors une immense bouche pour lui hurler d’une voix génésiesque : « PELOTEEEEEEEEZ !!! »

***

Georges se réveilla en sursaut. Il était toujours dans le train, toujours à l’arrêt. Il tourna la tête pour vérifier que son encombrant petit-fils était toujours là. Un minuscule nabot avec la tête de Paul Le Guen lui fit face :

« Vous vous souvenez de Grégory van der Wiel ? »

***

« NAAAOOOOOOOOOON !!!! » hurla Georges en s’éveillant enfin de cet affreux cauchemar. Haletant, le souffle court, il regarda autour de lui. Le train était toujours à l’arrêt. Tout le wagon semblait avoir été tétanisé par ce cri terrible, glaçant.

Reprenant ses esprits, Georges baissa vers les yeux vers son petit-fils, dormant à poings fermés, roulé en boule sur son siège, sous son manteau rapiécé. Sur sa tablette, le gamin avait laissé les deux feuilles de papier, couvertes de gribouillis informes.

Georges prit l’une d’entre elles. Le dessin représentait des éboueurs en grève à Marseille, laissant s’échapper Dimitri Paillette d’une poubelle siglée « Ordure ménajère ». Brave petit, se dit-il à lui-même en esquissant un sourire. Il faudrait plus tard lui interdire à tout jamais de refaire cette blague de cour d’école moisie depuis vingt ans, mais l’effort de contextualisation était louable.

Georges se saisit de l’autre feuille, couverte d’annotations :

 


Le Péhessegé :


 

Kélore Navasse (3/5) : Y a une madame qui a regardé le match avec nous qui a dit il était orkasmique, mais j’ai pas compris. Moi je trouve il a juste l’air vieux, comme mon papy.

Colin Dagobah (3/5) : C’est là d’où il vient Yoda dans Stars Warz. Je trouve il lui ressemble un peu, mais lui c’est un bébé Yoda.

Tiagho Silva (4/5) : Mes copains ils disent en fait c’est une femme, mais moi je trouve c’est le plus beau et le plus solide.

Pressenel Kim Kardachian (4+/5) : C’est mon papa il dit ça pour se moquer de ses cheveux et de ses fesses aussi. Mais moi je trouve il est trop fort et il a même pas des grosses fesses je trouve.

Rouane Bernatte (3+/5) : Je crois il est plus petit que moi lui, plus petit que Messi même, mais il est fort quand même je crois.

Andèrerrerra (3/5) : Les monsieurs du commentaire ils ont toujours l’air ils vont mourir quand ils disent son nom. C’est pourtant pas si compliqué quoi.

Markinios (3/5) : Je crois il a un peu joué partout, et il était fort à peu près tout le temps.

Verati (5/5) : Trop fort lui. Et puis en plus il est tellement méchant que personne vient l’embêter quand il a le ballon.

Anrrel Dimaria (4+/5) : Trop fort aussi lui. Mon papy il dit il va plus mettre un bras devant l’autre après Noël, mais moi je pense pas parce qu’il est trop fort.

Maoro Hicardi (4/5) : Pffioouu lui si ça avait à Marseille lui il aurait trop climatisé le stade comme il dit mon grand frère. Après il a raté aussi pas mal quand même (c’est pour ça je lui met pas la note max même s’il a marqué plein de buts, parce que je suis un connaisseur moi t’as vu).

Kiliane Mbaper (MBAPPPPPPPPPPPPEEEEEEERRRR/5) : J’ai même pas besoin de dire plus, si tu le connais pas c’est que tu vis dans une cave je pense. Et que t’as pas Internette en plus. En vrai ta vie c’est triste si tu sais pas qui c’est.

 


 

Georges sourit en reposant le feuillet sur la table. Il baissa les yeux sur l’enfant endormi à ses côtés. Il posa sa main sur son épaule.

« Quel petit con », dit-il affectueusement alors que le train s’ébranlait enfin.

 

Sad reacts only,

Affectueusement,

Georges Trottais

 

Georges Trottais

L’homme le plus (lutte des) classe(s) du monde.

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