FONDEMENT (cycle postérieur) : Épisode septième

Épisodes précédents : 123456.

La milice nordiste n’était pas réputée pour être la plus sévère dans son contrôle aux frontières, aussi Taffarelle put passer sans encombre. Elle voyageait seule, n’avait pas de bagages lourds et encombrants et, surtout, c’était une femme. Les gros lourdauds de la milice ne prêtaient attention à elle que pour la reluquer en ricanant, voire lui envoyer un sifflet lourd de sous-entendus. Ce n’était jamais les agents les plus aguerris qu’on postait aux frontière internes à la Ligue, ceux-là étaient réservés à celle avec l’Association, l’entité dirigeant Britannia.

Elle devait justement, selon les ordres de Constantin, partir pour l’île, mais elle ne pouvait abandonner son frère. Elle avait donc choisi de faire de l’insubordination, ni plus ni moins. Peu lui importait désormais que sa décision remette en question sa place au sein de l’Analternance, où le respect des règles et de la discipline était primordial, elle n’avait jamais envisagé de laisser Louis pourrir dans les geôles de la Ligue.

Heureusement, elle avait des amis prêts à l’aider sans poser de question. Après avoir passé tranquillement les contrôles, elle emprunta l’axe piéton principal du territoire de la Coalition, axe qui menait directement à Lille, le siège nordiste. Elle s’écarta de la route au bout de trois kilomètres, empruntant un des axes secondaires qui quadrillaient le territoire. Elle marcha presque deux heures avant de tourner et d’emprunter un axe encore plus petit que le précédent.

Elle reconnut le village. Elle y avait passé quelques vacances, à l’époque où la lutte était encore disparate et où Constantin n’était pas encore entré dans vie.

Elle l’aimait, elle en était sûre, elle sentait cette flamme qui crépitait au fond de son ventre et qui lui léchait violemment les tripes lorsqu’elle pensait à lui. Ils n’avaient encore connu que trop peu de nuits ensemble, mais elle sentait que la vie frappait à la porte lorsqu’elle était dans ses bras. La sensation de chaleur qui l’envahissait quand Constantin se serrait contre elle était nouvelle, pas de celles qui réchauffent, non, c’était une chaleur qui rassurait tout son être, comme un nouvel organe qu’on avait omis de lui intégrer à sa naissance. C’était un petit cri qui au début se faisait à peine entendre, mais qu’elle sentait prendre de la force et du souffle et qui, bientôt, se ferait tonitruant, envahirait toute son existence, jusqu’à l’extrémité la plus oubliée de son corps. Je l’aime, se disait-elle, je l’aime parce que tous les mots n’existent plus désormais, c’est son nom qui peuple mon vocabulaire. Je l’aime.

Elle souriait bêtement lorsqu’elle reçu un projectile à la jambe. Elle baissa les yeux. Un petit caillou. Puis des rires d’enfants se firent entendre. Elle avait, sans le remarquer, franchi l’entrée du village. Devant elle, trois enfants à l’air goguenard la regardaient. L’un d’eux se pencha, ramassa un autre caillou et arma son bras dans un grand sourire plein de malice.

— Hep ! Repose-moi ça, petit con, ou je te l’insère par le trou de balle.

Un vieil homme était sorti d’une des maisons qui jouxtait la petite route traversant le village. Il avançait, atténuant sa claudication avec une canne d’un brun foncé qui avait perdu depuis longtemps sa patine, vers Taffarelle.

— Vous êtes perdue, ma petite ?

Il la regardait d’un air méfiant. Il ne devait pas y avoir beaucoup de passage et les locaux n’aimaient pas beaucoup les étrangers, par ici.

— Je… je suis venue voir Yannig.

Le vieillard ne cilla pas. Il continuait de la fixer, soupçonneux, sans prononcer un seul mot. Finalement, Taffarelle vit un autre homme sortir de la même maison, plus jeune. Elle pensa que c’était le fils du vieux.

— Milice ou Guilde ?

— Pardon ?

— Non je demandais si vous étiez une espionne de la Milice ou de la Guilde. Pour nous faire gagner du temps.

Taffarelle était maintenant encerclée par une dizaine de personnes. Elle remarqua que deux femmes qui s’approchaient dans son dos étaient munies de bâtons.

— Non je… je ne suis pas une espionne. Je suis venue voir Yannig. Il me connaît.

Le vieux fit deux pas, levant sa canne comme pour s’apprêter à la frapper.

— Tu crois que tu es la première à tenter de nous tromper, petite sorcière ?

— Écoutez, non, c’est… vous faites erreur. Je m’appelle Taffarelle, je… je suis la fille de Marcelin Albert.

Le vieux s’immobilisa. Il écarquillait maintenant les yeux comme s’il avait entendu le nom d’un fantôme.

— Comment oses-tu prononcer ce nom, espionne ? N’avez-vous donc aucun respect à la Ligue ?

Il siffla entre ses dents et la foule s’agita, prête pour le massacre. Alors que les insultes fusaient et que la violence montait, une voix se fit entendre.

— Laissez-la, bordel, laissez-la ! Elle dit vrai.

Pierre-Issa Kasimov

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