Les carnets (du sous-sol de Didier) – Chapteur 3

C’est un long romannnnnnnnnnnnn, c’est uuuuuuuuneuh sale histoire. C’est une souffrance de 2006, deux mille siiiiix !

Du grand Pat’ au môme génial

Après l’Euro 2004, Thuram, Makélélé et Zizou prennent leur retraite. Face aux difficultés bleues en 2005 pour accéder à la CDM 2006 en Allemagne, les trois reviennent. Didier découvre dans le même temps un petit nouveau venu étoffer l’équipe : Raymond Domenech, sélectionneur superstar. L’amour n’est pas immédiat. On peut le dire : la Coupe du Monde 2006 en Allemagne est certainement la première compétition internationale dont Didier se souvient parfaitement, du contexte aux joueurs, de la qualité des matchs des Bleus, du début à la fin. Il se souvient aussi du pauvre Djibril qui se blesse au dernier match. Aïe aïe aïe, ouille ! Sacrée équipe sur le papier, mais sacré bordel sur le terrain en phases de poules : deux matchs nuls consécutifs et peu glorieux face aux Suisses et aux Sud-Coréens. Les Bleus doivent absolument battre le Togo lors du dernier match, et sans Zizou qui a choppé deux cartons jaunes lors des deux premières oppositions. Heureusement, le grand Pat’ Vieira ouvre une voie qu’Henry éclaire définitivement.

En lieu et place des Ukrainiens qu’affrontent les Suisses forts de leur première place du groupe, les Bleus se tapent l’Espagne. Alors, en 2006, l’Espagne, niveau football, c’est 0 CDM et 1 Euro en 64 au niveau international, mais ça chambre et ça chambre comme c’est pas permis. Certes, le foot de club se porte bien (et ira de mieux en mieux), le pays plaçant deux clubs en demi de LDC, dont le Barça qui bat Arsenal dans une finale que Jens Lehmann garde certainement bien en mémoire. « Et que Zizou il est vieux et nul, et qu’on va le mettre à la retraite, et que c’est nous qu’on est les meilleurs » (Didier exagère peut-être, mais Didier était jeune, et il vivait ça comme un affront). Ils avaient pas digéré l’Euro 2000, mais c’est pas notre faute si Raùl a raté son péno comme un vulgaire Zaza.

Bon, Didier est bien installé dans sa chambre où il profite pour la première fois de sa petite télé 30cm à lui, gentiment achetée par la Mère Michelle qui a fait flamber son porte-monnaie pour la CDM du petit Didier. Péno de Villa, 1-0. Et qu’ils tirent les langues, et qu’ils sautent et s’enlacent et s’empilent comme des procurations fantômes à Marseille. Grrr. Il est possible qu’une certaine animosité à leur égard subsiste encore, irrationnelle mais réelle. La suite du match, Didier et les autres la connaissent par cœur. « Oui Vieira pour Ribéry, qui va arriver devant Casillas ! Vas-y mon petiiiiiiiiit ! » dit Gilardi à Ribéry, phénomène de l’année, môme génial, 1-1 ; Puyol, plutôt que de retirer sa charrette au cul face à Henry, lui fout une baffe au Titi : sanction de Tonton Pat’ (pas lui, l’autre) de la tête, 1-2 ; et survint un premier éblouissement : « Ballon récupéré par Zinédine Zidane. El magnifico ! (et s’il allait marquer…) au bout ! au bout ! Le but ! ET S’IL ALLAIT MARQUER ! Zidane ! El maestro ! El magnifico ! ». ET DANS VOS GROSSES TRONCHES LA RETRAITE. ALLEZ SUCER LES OS DE FRANCO. Oui bon, ça sort du cœur vous voyez, ça fait remonter les souvenirs. Qu’est-ce que c’était bien.

Une seule étoile sur le maillot, des milliers plein les yeux

Et maintenant, Ronaldo, Ronaldinho, Kaka, Juninho, Roberto Carlos, Cafù… Ah ça, ça faisait peur, ça en jetait. Mais bon, le Brésil et la France, c’est spécial. Et Zizou aussi, il est spécial. Il en garde des bons souvenirs d’ailleurs. Non, lui, c’est pas tant comme Makélélé, qui en a rien à branler ; Zizou, il en a pas rien à branler, c’est le guide, c’est le patron, c’est lui que c’est le plus fort d’abord. Les analystes et experts nous diront, avec le recul, que Vieira est certainement le meilleur du match. Peut-être. Mais l’amour du foot et du ballon à 14 piges s’en bat les roustons des ballons récupérés et de la lucidité dans les phases de transition. Il veut des étoiles dans les yeux, il veut du rêve. Surviennent des éblouissements successifs. Dans. Toutes. Les. Versions. Sur un coup-franc de Zizou venant de la gauche, Henry profite de Roberto Carlos qui fait ses lacets pour marquer. Didier fait le tour de la terrasse paternelle, de mémoire en imitant presque l’aigle des Açores (#aubûchertraître). Le Brésil continue d’être une rafraîchissante opposition pour les Bleus. Le reste du monde n’existe déjà plus. Didier rêve toujours d’être Zizou, Didier a battu le Brésil, et Didier va affronter le Portugal.

Poursuite de l’amitié franco-portugaise

Une demi-finale certes, du stress certes, mais moins de strass : disons qu’à l’époque, même si Deco, Figo, Pauleta ou CR7 étaient déjà des stars, ils faisaient moins rêver Didier que Ronaldo et consorts. Il n’empêche : Didier assiste au match dans le gymnase de la ville, apprêté spécialement pour l’évènement (le KPI de la télé 30cm de la Mère Michelle en prend déjà un coup). Moins de folie, moins de Zidanerie, mais c’est une place en finale qui se joue. Ricardo Carvalho crochète Henry, mais dans le sens défensif du terme : pénalty. Zizou, Dieu des mortels, Dernier des Mohicans, Superviseur de nos vies à tous, s’élance sans pas d’élan et marque malgré la touchette du gardien portugais. 1-0 à la demi-heure de jeu. Le reste n’est que sueurs froides, notamment sur le seul coup-franc cadré de Cristiano Ronaldo en carrière, difficilement repoussé par le Divin Chauve, avant que Figo ne rate sa tête à bout portant pourtant immanquable. Les Bleus battent encore les Portugais et restent donc bons amis, quoique la relation soit tendue commun symbole d’une main d’Abel Xavier.

De l’utilisation des glandes lacrymales

Je vous ai déjà dit que Didier n’aimait pas les Anglais. Il n’appréciait pas non plus les Espagnols depuis cette année 2006 (voir plus haut). Et que penser des Italiens alors ? Le premier souvenir qui remonte, c’est la finale de l’Euro 2000. Forcément un bon souvenir. Mais se lever au bord du terrain et se rasseoir pour finalement perdre, ça avait dû être humiliant pour eux. Didier comprend la soif de revanche. Mais Didier ne veut pas qu’elle soit tarie ce soir-là.

9 juillet 2006. Village-vacances de Kaysersberg. Soleil au beau fixe. Les chaises en plastique sont installées dans la salle polyvalente. Le grand écran est en place. Les Italiens, arrivés là comme par magie (c’est faux, bien qu’ils aient galéré  triché-Grosso-enculé en huitièmes face à l’Australie et sorti les Allemands au bout des prolong’), arborent fièrement un maillot bleu, et nos Bleus un maillot blanc. Ça ne présageait déjà rien de bon. C’est les maillots bleus qui gagnent, on le sait pourtant.

Je préviens, ça va être 50% véridique et 50% chauvinisme enfantin exacerbé (jusque-là, je n’étais qu’à 25% de chauvinisme). Après quelques instants, Zambrotta découpe Vieira et prend un carton jaune. Arnaque. Honte. Fallait être à 11 contre 10 dès le début, c’eût été mieux. Quelques instants plus tard, Malouda est bousculé dans la surface par Materazzi (NTM) : pénalty absolument indiscutable. Cette fois-ci, Zizou prend de l’élan. Juste un peu. Cris à Kaysersberg. Les cœurs sont suspendus dans nos poitrines, le souffle est coupé. On est quelque part entre « il est fou », « il est complètement con », « il est génial », « fais-moi l’amour licorne dégarnie ». Buffon part sur sa droite, Zidane lève le ballon. La course du cuir est folle, non qu’elle aille vite, mais parce qu’elle est irrationnelle, tant par rapport à l’instant qu’à sa trajectoire qui, jusqu’au bout, tient en haleine les spectateurs. Le bas de la transversale rejette ce ballon, qui rebondit bien derrière la ligne du gardien transalpin. 1-0. « Oui elle est dedans ! ». L’Alsacien préféré de Mourinho le dit lui-même : quelle audace (« Mighty cheeky », diront les Anglais). Et je vous arrête tout de suite : malgré l’incroyable, il n’y avait pas que Zidane pour faire ça. Il y avait aussi Zinedine.

Cette finale est lancée, bien que très hachée dans le jeu. Les Italiens mettent la pression plusieurs fois sur coups de pieds arrêtés. Jusqu’à ce que Pirlo trouve Materazzi (NTM²) qui propulse sa tête dans les filets bleus vers la vingtième minute, 1-1. Pat’ Vieira est battu de la tête (!), mais j’en veux surtout un tout petit peu, toujours, à Barthez d’être avancé. Une bonne claquette sur la ligne… Les Italiens insistent : la tête de Luca Toni trouve la barre de Barthez sur un nouveau corner de Pirlo. La mi-temps arrive. Irrespirable. A la première inspiration, c’est déjà reparti. Titi Henry essaye, essaye. Il court, il met dans le vent, il se démène, mais ça ne rentre pas. Zambrotta (toujours là donc) fait tomber Malouda dans la surface : le pénalty ? Eh bien non. Compensation gnagnagna ? Rien à foutre. Zizou aurait dû tirer une nouvelle fois, et humilier Buffon une deuxième fois.

Alors que Luca Toni prend une nouvelle fois le dessus de la tête sur un coup-franc, son but est logiquement refusé pour hors-jeu. Didier en a marre des têtes italiennes. Il préférait les têtes de Zizou en 98. Il aimerait bien qu’il recommence. Mais les Bleus vont mieux. Ils prennent le dessus dans l’engagement, physiquement. Les Italiens tirent la langue. Les prolongations sont là, ça va passer à l’usure hein ? Dites ?

Ils y sont plus les Italiens, on est meilleurs, allez là ! Ribéry frappe juste à côté. Lentement, Didier se tourne vers le Christ rédempteur. Toutes ses pensées vont à lui. Les Bleus en blanc aussi se tournent vers lui, on lui file les ballons, il aiguille, il rend, il oriente. Sagnol, côté droit, ajuste un centre des 35 mètres. 4 Français contre 7 Italiens. Zizou se démarque. Il est seul au point de pénalty. Qui d’autre que lui ? Qui d’autre pour faire gagner les Bleus, encore ? Qui d’autre pour être décisif ? Sa tête est presque parfaite, mais le football ne se contente que de la perfection. Buffon sort le ballon d’une superbe claquette. C’était le potentiel de la joie cosmique, mais le football ne se contente que du terrain.

Et du terrain, Zizou n’en verra plus jamais en Bleu. Jamais. Le déchirement est total, dans le cœur de beaucoup, mais avant tout dans sa tête à lui, à Zizou. « Ouhh Zinédine, pas ça, Zinédine… Oh non ! Oh non, pas ça ! Pas aujourd’hui, pas maintenant, pas après tout ce que tu as fait ! Aie aie aie… ». On peut toujours gueuler, se demander pourquoi le 4e arbitre est consulté pour la première fois de l’histoire de l’humanité, se demander ce qu’a dit Materazzi (on s’en branle), se demander pourquoi, juste : pourquoi ?

108 sélections, 31 buts, 25 fois capitaine. Décisif à de multiples et indénombrables reprises, c’était l’homme du génie pour Didier, l’idole qui ne connaîtrait jamais son crépuscule. Mais un génie est capable de tout : d’exaucer nos souhaits les plus merveilleux comme de pourrir le reste des vacances. D’un extrême à l’autre, Zizou illumine la CDM 2006 (dont il est élu meilleur joueur) de sa classe et de son talent et ne peut s’empêcher d’un dernier coup d’éclat. Didier en aurait préféré un autre.

Les tirs au but. Première fois que Didier assiste à ça en finale de la Coupe du Monde, et c’est la France qui joue. Didier ne se souvient pas de tous les pénos, mais il sait. Oh ! il sait. Il sait que Materazzi a marqué (tocard), il sait que David, le beau David, le pectoral boy David, le pur, joyeux et lumineux David Trézéguet, a envoyé le ballon comme une fusée sur la barre, il sait que Grosso (y’a un nombre d’enculés dans cette équipe quand même, pas croyable) a marqué un but en trop, celui qu’il devait rater.

Alors Didier a compris ce que c’était que le plus beau sport du monde, et il a pleuré. Certainement l’air alsacien qui l’a rendu fragile. Les vacances étaient foutues, rien n’y ferait. Didier goûtait de l’amertume 100% pure et s’injectait à suivre shoot sur shoot de dépression. Le foot est aussi dur que gratifiant, aussi cruel que beau. Pire, il est addictif. On en redemande : la cruauté et la beauté ont un goût de reviens-y.

Il est commun de passer du rire aux larmes. Il est moins commun de faire le chemin inverse. Heureusement pour lui, Didier allait connaître cette voie grâce à une période Bleue inédite, riche de rigolades involontaires et de fiascos complets.

Didier Décampe

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