Les souvenirs d’Europe de tonton Georges – Épisode 4 : 1988, dernière finale avant la fin du monde

Les temps comme les œufs sont durs. Tout fout le camp. On ne comprend plus rien au foute. Mais bientôt la FIFA imaginera une seule compétition pour jouer en même temps l’Euro, le Mondial féminin, la Ligue des champions, la Coupe de la Ligue et le Tour de France. Ce sera plus simple quand même. Ça s’appellera Super Ligue de la Mort et ça se disputera entre le 8 mars et le 15 avril, à Roland-Garros, sous la présidence d’honneur du chien de Michel Drucker. Il n’y aura plus besoin d’autre fouteballe, tout sera concentré là. Et même que pour l’occasion on recréera la chaîne CFoot avec David Astorga et Julie Raynaud (le papa et la maman de ce fameux fantasme incestueux que vous nourrissiez en secret, adolescent•e, sans jamais être parvenu•e à vous l’expliquer). Ce sera super.

Mais le temps du triomphe du progrès n’est pas encore arrivé. Et pour l’instant, il faudra vous contenter des rétrospectives de ce maudit tankie de tonton Georges. Ses soirées diapositives sur les finales européennes de l’équipe soviétique de fouteballe se suivent mais ne se ressemblent pas : après le grand triomphe inaugural de 1960, le choc des extrêmes politiques de 1964, puis la débâcle sans surprise de 1972, voici venu le temps d’en finir. Nous sommes en 1988, et alors que l’ancien monde est sur le point de s’effondrer, l’équipe au maillot rouge dispute (alerte divulgâchage) le dernier Euro de son histoire.

La Perestroïka de ses morts

Bon, alors, on en était resté•e•s où ? 1972 ? Purée mais c’est loin, ça, une éternité ! Rholàlà, mais c’est qu’il s’en est passé des choses pendant votre absence ! Oui alors, vous vous souvenez, au départ y avait cette histoire de Patrie du socialimse, de dictature du prolétariat, d’Armée rouge, tout ça tout ça. Y avait de la culture physique, du sport ouvrier, c’était la bonne ambiance, on s’amusait bien aux Spartakiades, sans pression du résultat, entre gens sympas et de gauche, la doltché vita en mode international quoi.

Après bon l’entre-soi ça va bien cinq minutes mais quand on se veut le héraut du monde nouveau, on a parfois envie de se mesurer au reste du monde encore ancien pour prouver que le socialimse ça marche bien et que c’est même mieux que le cacapitalisme (sauf quand c’est un François qui est président). Bonne idée au début, sauf que petit à petit le communimse soviétique c’est devenu de moins en moins une alternative politique et sociale (ce qu’il était censé être au début hé) et de plus en plus un concurrent économique au capitalimse.

Et pour concurrencer le capitalisme, l’URSS a mis ses ouvrier•e•s au travail à des cadences infernales, a extrait les ressources de la terre jusqu’à l’en épuiser, a réprimé brutalement les individus qui lui étaient opposés tout en récompensant ses plus fidèles servant•e•s, a imposé son hégémonie politique et économique à ses voisins. Bref, l’Union soviétique est un petit peu devenue un banal État capitaliste, en somme (on ne m’enlèvera pas de la tête que tout ça c’est la faute des trotskystes, comme d’habitude).

L’entrisme expliqué aux enfants

Et bon, comme toute petite entreprise capitaliste qui se respecte, l’URSS a connu la crise. Évidemment, l’enthousiasme aidant, ça a fonctionné un temps : dans la production industrielle, dans les sciences, dans la course à l’espace, les Soviétiques ont fait jeu égal avec le capitalisme pendant plusieurs décennies. Et puis, l’économie s’est enrayée dans sa propre rigidité administrative, les scientifiques soviétiques ont pris du retard, Neil trucmuche a marché sur la Lune, le Vietnam soviétique a commencé en Afghanistan… Je vous passe le détail mais ça sentait pas bon, ces années 80.

Lorsque Mikhaïl Gorbatchev arrive au pouvoir en 1985, il est un peu tard pour se rendre compte de l’ampleur du désastre. La banqueroute est inévitable. Le grand projet socialiste soviétique agonise dans une faillite, comme une vulgaire entreprise du CAC40 dans la crise des subprimes. On aurait voulu faire plus triste qu’on aurait pas écrit ça autrement.

Dernier sursaut-viétique

Côté fouteballe, ça s’est un peu cassé la gueule aussi. Au début, tout pareil, ça roulait plutôt pas mal cette histoire : alors que Iouri Gagarine survolait la planète, Lev Yachine survolait le fouteballe, le monde tremblait devant la Sbornaïa et son football scientifique. Sauf que la machine sportive soviétique aussi s’est grippée, sclérosée, assoupie. Il y a bien eu le record de médailles olympiques de 1980, à Moscou, mais bon quand la moitié des athlètes mondiaux boycottent la compète c’est un peu fastoche.

Toujours pas le moindre titre à se mettre sous la dent depuis 1960 et le premier Euro, en France. Plus de phase finale d’Euro depuis 1972. Aux J.O., trois médailles de bronze entre 1972 et 1980 (relativisions cependant l’exploit puisque les pays de l’Est peuvent à l’époque faire concourir leurs meilleurs joueurs, officiellement « amateurs », au contraire des pays capitalistes qui assument le professionnalisme anti-coubertinien).

En Coupe du Monde, après avoir manqué l’édition 1974 pour le boycott d’un match de barrage en 1973 contre le Chili après le coup d’État de Pinochet, ça se qualifie pour les éditions 1982 et 1986, en passant le premier tour à chaque fois dites donc. La Sbornaïa attaque même le Mondial mexicain parmi les favoris du tournoi (non, vraiment ???).

Ce sursaut soviétique de la fin des années 1980, on le doit à un homme, et à un club : Valeri Lobanovski, le légendaire entraîneur du Dynamo Kiev. Non content d’avoir écrasé le championnat soviétique pendant 20 ans (8 titres de champion, 6 coupes d’URSS), il a aussi apporté la bonne parole sur la scène européenne (deux fois demi-finaliste en C1, mais surtout deux fois vainqueur de la Coupe des coupes, en 1975 et 1986), et a fait éclore une pléthore de joueurs internationaux (dont deux Ballons d’or, Oleg Blokhine en 1975 et Igor Belanov en 1986).

Fondu enchaîné sur coach rouge

En sélection, s’il a remporté une médaille de bronze à la tête de la Sbornaïa à Montréal en 1976, ses principaux faits d’armes sont plus tardifs : rappelé aux destinées de l’équipe (inter)nationale à l’orée du Mondial 1986, il emmène ses camarades-joueurs, pour l’essentiel issus du Dynamo tout juste vainqueur de la C2 (RIP petite coupe partie trop tôt), jusqu’aux huitièmes de finale, perdant de justesse face aux Belgiens.

Deux ans plus tard, Lobanovski est toujours aux manettes, l’épine dorsale kiévite est toujours là et s’est même renforcée de précieux éléments extérieurs, et c’est en position de force que l’URSS s’avance à l’approche de l’Euro 1988, en Allemagne de l’Ouest. En qualifications, elle s’est facilement défait des Norvégiens, des Islandais, des Est-Allemands et des tenants du titre français, sèchement battus au Parc.

La phase de poules est une formalité pour les Soviétiques : victoire 1-0 sur les Pays-Bas, petit nul 1-1 contre l’Irlande, bonne dérouillée 3-1 contre l’Angleterre. La demi-finale, contre l’Italie, est gérée avec tout autant de sang-froid : 2-0, sans trembler, sans forcer, et la machine soviétique est de retour en finale de l’Euro, 16 ans après la dernière, 28 ans après le sacre inaugural.

25 juin 1988, finale (reprise de) volée

Et pour cette finale (si vous avez raté le spoiler, je vous le remets : il s’agit de la DERNIÈRE FINALE DE L’URSS parce qu’ensuite, 2e spoiler, y a PLUS D’URSS DU TOUT, et oui faut vous y faire), c’est une redite du premier tour qui attend la Sbornaïa face aux orangés hollandistes, deuxièmes de la poule et tombeurs des hôtes ouest-allemands dans une demi-finale indécise et électrique qui fait office de revanche après la désillusion munichoise du Mondial 1974.

Pour ce mâche (le DERNIER DE L’URSS DANS UN EURO RAPPELONS LE SPOILER ENCORE UNE FOIS), Lobanovski aligne comme à son habitude un onze à forte coloration kiévite. Ils sont sept joueurs du Dynamo à débuter la partie (Demyanenko, Rats, Mikhaïlitchenko, Litovtchenko, Zavarov, Protasov et Belanov), auxquels s’ajoutent deux Russes du Spartak Moscou, l’autre club soviétique en forme de cette période et champion d’URSS en titre en 1988 (Dasaev et Khidyatulline), et deux Biélorusses du Dinamo Minsk (Gotsmanov et Aleïnikov).

Comprenne qui pourra

Cette finale est aussi la rencontre de deux entraîneurs légendaires, qui ont révolutionné le football en le faisant entrer dans l’ère moderne, l’ère totale. En effet, face aux Rouges de Lobanovski se dresse Rinus Michels, le coach de l’Ajax et du Barça des années 1970, le père spirituel du grand Cruijff (entre autres), finaliste malheureux du Mondial 1974 à la tête des Oranje, revenu aux affaires en 1986 pour reprendre la sélection batave après l’échec de la qualification à la Coupe du Monde.

Les deux hommes, qui se tiennent en haute estime, prêchent depuis la décennie 1970 un football total, animé par un principe ridiculement simple : chaque joueur doit être capable d’endosser tous les rôles sur le terrain, et doit le faire effectivement lorsque cela apparaît nécessaire durant le mâche. Plus facile à dire qu’à faire, bien sûr.

Pour Lobanovski comme pour Michels, ce principe doit être accompagné d’un travail physique, technique et tactique intense. Rien n’est laissé au hasard dans la préparation du Dynamo. Valeri, fin psychologue mais aussi stratège génial, veille à ce que chaque type d’action de jeu possible en match soit systématiquement revu, répété, assimilé par ses joueurs. Le match de football est pour lui une simple équation mathématique, dont il est nécessaire de maîtriser le plus possible de paramètres en comprenant les principes structurels qui le traversent.

Et cette maîtrise structurelle du mâche, déjà visible dans la victoire facile contre l’Italie des Vialli, Mancini et autres fachos de la Lazio en demi-finale, se ressent également dans l’entame de la finale : l’URSS domine territorialement, dicte le rythme. Conformément aux principes lobanovskiens, les Soviétiques joue avec les dimensions du terrain : en attaque, ils le rendent plus grand, exploitent la largeur avec des latéraux hauts, la longueur par des ouvertures pour Belanov, qui multiplie les appels en profondeur ; en défense, ils le font rétrécir, réduisent les espaces, coupent les lignes de passe, pressent haut et fort, étouffent le milieu adverse.

La recette avait fonctionné parfaitement face aux Ritaliens : le milieu azzubleu, mené par Ancelotti, n’avait pas vu le jour du mâche, pris à la gorge qu’il était par le pressing rouge. Carlito en particulier avait été pris pour cible par Oleg Kuznetsov, l’aboyeur du Dynamo, dont les montées étaient couvertes par le libéro spartakiste Vigaz Khidyatulline : en véritable chien de garde, Kuznetsov tacle tous crampons dehors dans les mollets du Milanais. On le voit arriver de loin, et on sait qu’il ne vient jamais pour rien.

Une bonne tête d’assassin

Sauf que le brave Oleg, il est suspendu pour la finale, bêtement. Alors forcément, face aux Hollandais, le pressing est moins efficace. En plus de ça, il y a de la qualité individuelle en face, avec Gulitt, van Basten, Rijkaard ou les frères Koeman. L’équipe orange fait le dos rond, plie sans rompre, subit mais se livre très peu. Et hormis quelques demi-opportunités d’Igor Belanov en profondeur ou de Guennadi Litovtchenko en percée solitaire, les occasions sont rares.

Et c’est sur coup de pied arrêté que, peu après la demi-heure, les Oranje ouvrent le score, contre le cours du jeu : après avoir touché la barre de Rinat Dasaev sur un coup franc quelques secondes auparavant, Ruud Gullit voit le ballon lui revenir sur le corner qui suit, sur une remise en retrait de son coéquipier milanais van Basten, et aligne le goal soviétique à bout portant. 1-0, c’est dommage mais c’est comme ça.

Les Rouges prennent un petit coup derrière la tête, ça se déconcentre, les fautes bêtes se succèdent. Le mâche change brutalement de tournure et l’URSS, sous la pression nouvelle des Hollandais, subit sa possession plus qu’elle ne l’exploite. Après une grosse occase de part et d’autre, la mi-temps est sifflée.

Malgré une bonne reprise des Soviétiques, qui repartent sur les bases du début de mâche, il ne faut pas longtemps aux Pays-Bassiens pour aggraver la marque : après dix minutes de jeu, Aleksandr Zavarov perd la balle face au pressing d’Adrie van Tiggelen. Contre rapide, à quatre contre quatre, Arnold Mühren est décalé à gauche, et centre instantanément au second poteau. La suite, on la connaît, Marco van Basten est à la retombée du ballon, l’agilité et l’audace de l’avant-centre milanais font le reste : Rinat Dasaev ne peut rien faire sur cette reprise de volée improbable, dans un angle impossible, et qui finit sa course dans le petit filet opposé, 2-0.

C’est beau à en péter sa télé de rage

Bon, là, le coup sur la tête est salement sale, mais nos Rouges n’ont pas encore dit leur dernier mot pour autant. Deux minutes à peine après ce but, Belanov trouve le poteau sur un coup franc, puis dans la foulée Sergueï Gotsmanov est fauché stupidement dans la surface par ce gros naze de Hans van Breukelen. Pénalty logique. Belanov place sa balle, ce crétin fini de van Breukelen vient faire le malin devant lui alors que le petit prodige kiévite attend le coup de sifflet de l’arbitre, il s’élance enfin, et IL L’ARRÊTE BIEN SÛR CE GRAND CONNARD DE SES MORTS DE VAN BREUKELEN MAIS VOILÀ MAIS C’ÉTAIT SÛR EN FAIT C’ÉTAIT SÛR REMBOURSEZ ATTENTAT HARALD SCHUMACHER DE SES GRANDS MORTS.

Rageons ensemble, mais avec modération

Bon, après ça, y a plus eu grand chose à espérer de ce mâche, et les Soviétiques s’en sont vite rendus compte aussi. La dernière demi-heure s’écoule dans une ambiance feutrée, une sorte de status quo sans grand chose de marquant de part et d’autre, l’impuissance soviétique se heurtant à l’intraitabilité hollandaise. Un truc tout simplement inéluctable en fait. La lose inarrêtable des Rouges était tellement palpable qu’on était pas loin de pouvoir la prendre dans ses bras pour lui dire « ca va aller ».

Mais ç’aurait été lui mentir à cette pauvre lose, parce que ça n’allait pas du tout aller par la suite : la remise de la coupe aux Oranje sur l’air de The Final Countdown, Rinus Michels porté en triomphe devant des Soviétiques livrés à eux-mêmes, et qui dès la fin de ce bel été s’éparpilleraient aux quatre coins de l’Europe, sonnant le glas du grand Dynamo, du grand championnat d’URSS, de la grande Sbornaïa : Dasaev à Séville, Khidyatulline à Toulouse (pauvre de lui), Zavarov et Aleïnikov à la Juventus, puis ce serait le tour de Belanov d’aller se perdre à Mönchengladbach, Protasov et Litovtchenko à l’Olympiakos, Kuznetsov chez les Rangers…

Lobanovski lui-même, perdu pour perdu, répond aux sirènes de l’argent et s’envole pour les Émirats en 1990, après une élimination sans gloire au Mondial italien. Après un retour fructueux au Dynamo à la fin des années 1990 (où il prendra le temps de faire éclore à nouveau un futur Ballon d’or en la personne d’Andriy Chevtchenko), puis un passage mitigé à la tête de la sélection ukrainienne qu’il échoue à qualifier au Mondial 2002, le grand Valeri rend l’âme la même année.

RIP en paix Valeri

La dislocation progressive de l’Union soviétique entame également son fouteballe, qui prend l’eau de toutes parts avec les départs de ses meilleurs éléments vers des cieux plus rémunérateurs. Il y a bien eu un dernier tournoi olympique remporté à l’automne 1988, à Séoul, comme pour clore la boucle après le premier sacre à Melbourne en 1956, qui avait ouvert une époque dorée pour le football soviétique. Mais ce dernier succès ressemble plutôt à un dernier sursaut avant la disparation.

En décembre 1991, l’URSS se désagrège pour de bon. C’est sous la bannière éphémère de la CEI que les joueurs rouges disputent l’Euro 1992, pour lequel la sélection soviétique s’est qualifiée sur le terrain, avant d’aller s’éparpiller dans la quinzaine de fédérations nationales nouvellement créées sur les ruines soviétiques. La Russie gagne le droit d’ajouter les quelques précieux titres glanés sous l’ère soviétique à son palmarès, resté totalement vierge depuis, à l’instar de celui de ses anciennes républiques sœurs.

Et c’est ainsi que s’achève (ouin) cette petite rétrospective soviético-tanko-stalino-nostalgique

RIP en paix, petite équipe soviétique partie trop tôt

A bientôt les enfants

Georges Trottais

Georges Trottais

L’homme le plus (lutte des) classe(s) du monde.

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